En 1934, très probablement grâce à l’entremise de John Macmurray1, Karl Polanyi a été mis en contact avec les rédacteurs en chef de la revue New Britain, et leur a écrit sept articles tout en continuant à écrire pour Der Österreichische Volkswirtschaft depuis Londres. 

L’analyse factuelle

Voici la liste des articles publiés dans New Britain (vol. III), en 1934 :

Sachant que la revue s’est arrêtée « à l’automne 1934 » [Rigby 2006, 110] et que le dernier article, bien qu’il soit daté du 1er août, apparait dans le dernier numéro2, on ne sait pas si la collaboration était partie pour durer indéfiniment ou s’il s’agissait d’une ‘série’ d’articles de commande sur des sujets pour lesquels Karl Polanyi, en tant qu’exilé d’Autriche3 et germanophone, pouvait apporter des éclairages au lectorat anglais. D’où les thèmes centrés autour du Marxisme qu’on redécouvre en partie alors grâce à la publication des textes de jeunesse de Marx (en 1932 et en allemand)4, de thèmes ‘autrichiens’ (Othmar Spann le corporatisme en Autriche) ou sur Rudolf Steiner.

On note que Polanyi a les adresses de Mitrinović, le propriétaire et rédacteur en chef (de facto)5 de la revue et de la nébuleuse de projets6 qui est derrière, d’Alfred Richard Orage, revenu en Angleterre pour s’occuper de ces projets de journaux sous les ordres de Mitrinović7 et de New Britain, dans son carnet d’adresses des années 1930-1935. Rien de plus normal, s’il était devenu rapidement un habitué des colonnes de New Britain.

Il faudrait éventuellement consulter les archives de New Britain à l’université de Bradford pour voir s’il n’y a pas des traces d’une correspondance avec Polanyi, d’ailleurs, bien qu’une recherche rapide sur le catalogue des archives de Mitrinović n’en révèle aucune trace. Affaire, ici, à suivre…

L’analyse intellectuelle

Deuxième niveau de questionnement : est-ce que la ligne suivie par les projets pilotés par Dimitrije Mitrinović était compatible à moyen et long terme avec Karl Polanyi ?

Pour répondre à cette question il faut tout d’abord se demander si Mitrinović et Polanyi ont une ligne, car on voit que Polanyi a toujours une bonne capacité d’adaptation au milieu intellectuel dans lequel il se trouve plongé. Je ne sais trop pour Mitrinović sur l’ensemble de sa carrière, et je fige donc cette question aux années 1931-1935 avec le projet du New Europe Group.

Le modèle politique de grande échelle

Dans ce dernier, Mitrinović vise à la création d’une Europe fédérale, modèle pour une sorte de fédération mondiale. Avant d’arriver au but final à l’échelle de la planète, il commence par l’Europe et divise encore ses attentions en créant le mouvement New Britain, qui doit œuvrer à créer les Britanniques capables d’adhérer, de promouvoir et de réaliser ce projet. Polanyi de son côté est un penseur de la communauté [„Gemeinschaft“] et, hormis lors de sa période hongroise (qu’on peut considérer comme une période de jeunesse durant laquelle Polanyi n’est pas encore Polanyi), il est assez cohérent sur le sujet. Il préfère le protestantisme décentralisé au catholicisme papiste, le modèle de la tribu face à l’Etat-Nation, la ligne isolationniste de Staline face à la révolution mondiale de Trotsky, le socialisme de guilde ou le socialisme municipal à la lutte des classes à grande échelle et dans de grands ensembles.

Cela dit, s’il pense le niveau mezzo-social, il ne dit jamais rien du niveau macro, hormis dans l’article de 1945 pour Commentary, « Capitalisme universel ou planification régionale ? », où il se prononce en faveur de grands blocs de planification, un peu sur le modèle de Staline en URSS ou de Goldstein dans le monde fictif de 1984 dans lequel trois grands blocs dirigés par un Parti de type soviétique font semblant de s’affronter pour garder leur population respective dans un état de tension et de manipulation permanente. On ne sait pas, à partir de ses textes comment il prévoyait la division internationale des denrées puisqu’on sait juste que son modèle idéal et celui de l’économie au sens premier, c’est-à-dire de l’οικος grecque, mais christianisée à l’aune d’un post-christianisme owenien8. C’est-à-dire non plus un modèle domanial dominé par un maître sur ses esclaves visant à l’autarcie et n’échangeant de proche en proche qu’en cas de besoin, mais un groupe social restreint d’êtres humains égaux en droits, décidant en commun ce qu’ils produisent et consomment visant le même idéal d’autarcie. Polanyi dit bien que l’allocation des ressources par le marché doit être réservée aux denrées secondaires (dont l’être humain peut se passer) mais il ne dit rien des échanges nécessaires de denrées primaires (alimentaires, énergétiques, …), ce qui serait faire un pas vers une division internationale des denrées fondée sur une division du travail des Lumières anglo-écossaises Mandeville et Smith. Il ne dit pas non plus si les territoires ne pouvant pas assurer leur autarcie doivent être abandonnés.

Difficile de savoir si ses idées étaient compatibles avec une pensée de la subsidiarité où, tout en essayant de produire ou de décider politiquement toujours au niveau le plus proche des intéressés, un empilement de niveaux peut-être pensé et des niveaux de grandes échelles empilés à la façon de poupées-gigognes (intégration régionale, nationale, continentale, mondiale) prévus. Donc faute de définition très précise du modèle polanyien, il faut conclure la question de la compatibilité des projets politiques par un petit ‘oui’, au bénéfice du doute.

La ligne progressiste

Je suis plus mesuré sur la compatibilité du caractère progressiste des projets de Mitrinović et le conservatisme de Polanyi. En effet, au-delà de la complémentarité des projets du premier selon l’échelle visée, c’est l’idée de nouveauté qui prime. Pour le dire rapidement, il s’agit pour Mitrinović de conscientiser les élites britanniques et européennes pour créer un homme nouveau. On n’est plutôt dans le cadre des schémas historiques de révolutions (pacifiques) menant à la fin de l’Histoire. Dans son texte de 1945 sur le régionalisme, Polanyi voit plutôt ces grandes narrations mondialistes dépassées :

L’événement fondamental de notre époque est la chute simultanée des trois formes de sociétés universalistes qui étaient en compétition : le capitalisme libéral, le socialisme de la révolution mondiale et le système de la domination raciale.

« Capitalisme universel ou planification régionale ? », Essais, 4869

Bien que sa rhétorique fasse aussi appel à une sorte d’Homme nouveau, de bon citoyen socialiste qui saura créer la société de demain, son modèle n’est pas une sorte de Maoïsme souple avant l’époque, mais s’inscrit plutôt dans une pensée conservatrice et anti-constructiviste, finalement assez proche de la notion de tacite chez son frère Michael ou d’ordre spontané hayekien sans partager avec ce dernier le recours au marché.

En effet, sa pensée n’est ni progressiste, ni réactionnaire, mais quasi-anhistorique : il y a un modèle d’humanité “normal” et des modèles “pathologiques”10, notamment celui de la « société de marché », produit du constructivisme libéral. On retrouve ici le propos général de La Grande transformation et notamment du chapitre III où Polanyi oppose l’« Habitat » au « Progrès »11 ou à la rationalisation, dans une optique elle aussi finalement proche de celle de l’Edmund Burke des Reflexions sur la révolution en France. Cela est néanmoins compliqué par le fait qu’il existe tout de même une histoire sur le temps long, celui du schéma des trois révélations qu’esquisse Polanyi dans la dernière page de La grande transformation et qui distingue trois grandes époques de l’Histoire : celle de l’Ancien Testament, celle de Jésus (et du Christianisme) et celle qui commence avec l’avènement de la Machine au XIXème, qui change les rapports entre les Hommes et bouscule les solutions traditionnelles. C’est tout le problème qui s’est posé à G.W.H. Hegel et Robert Owen, et dont l’Anglais a su trouver la solution avec son socialisme de guilde, ce qui en fait le grand prophète de la nouvelle ère post-chrétienne12, celui qui a su trouver l’équilibre conciliant le bon sauvage universel et atemporel et l’utilisateur d’Internet qui se chauffe à l’énergie nucléaire et veut aller se promener sur la Lune un jour.13

Donc il n’est pas sûr que le projet de l’un et de l’autre n’aillent dans la même direction, au-delà de leur vague prose en faveur d’une éducation nouvelle qui pourrait paraître similaire mais est en fait opposée, puisque l’un veut créer un Homme qui n’a jamais existé quand l’autre veut récréer un Homme qui n’aurait jamais dû cesser d’exister. Leurs projets de réformes de la société actuelle ne semblent pas concordants.

L’aspect religieux

Je ne sais par contre, pas trop quoi penser de la compatibilité de leurs vues religieuses. L’insertion de Jésus dans ses considérations religieuses par Dimitrije Mitrinović est très proche de celle de Rudolf Steiner, et je suis encore en train d’étudier les rapports de Polanyi avec ce dernier, n’ayant pas encore réussi à définir exactement quelle est la teneur de son (pseudo-)Christianisme.

Lorsque Polanyi évoque Steiner dans New Britain, dans le dernier article qu’il y écrit (et dernier numéro de la revue), il découple totalement les idées économiques de Steiner du reste de ses considérations religieuses ou sociales 14, réussissant même à évoquer la tripartition fonctionnelle de Steiner sans parler de la Chambre culturelle que ce dernier conçoit dans son modèle.

On trouve tout de même des thèmes communs chez Mitrinović et Polanyi : l’avènement d’un nouveau Christianisme, la prise de conscience des individus en tant que tels et en tant que membres de l’humanité, la critique de l’impérialisme de la science et de la dictature de la technologie [Rigby 2006, 116]. En revanche Polanyi ne pense pas que c’est à l’Homme occidental de guider l’humanité pour avoir été le plus loin dans le processus d’individualisation [Rigby 2006, 116] et le post-Christianisme qu’il cherche, semble plutôt viser à retrouver le socialisme primitif des premiers chrétiens – d’où son intérêt pour les manuscrits de la Mer morte et les Esseniens qui pourraient contrebalancer le Christianisme romain – quand Mitrinović parait totalement inscrit dans le projet de faire du Christianisme la branche occidentale d’une religion universelle de type Nouvel Age, …comme Rudolf Steiner et Edouard Schuré (pour qui Jésus n’était qu’un « grand initié » d’une religion primordiale et universelle, au même titre que Bouddha, Moïse, Zoroastre et d’autres, voir son livre de 1889, Les grands initiés) ou encore Annie Besant et les théosophes proches de la Société fabienne. Bref, tout un monde que Polanyi fréquente régulièrement depuis son initiation à la franc-maçonnerie en 1911 et au moins jusqu’en 1957 à Columbia.

Bibliographie

RIGBY Andrew, [2006] Dimitrije Mitrinović, A Biography, téléchargeable sur Academia.edu : https://www.academia.edu/26467495/Dimitrije_Mitrinovic_-_a_Biography_2006_ [Dernière consultation, le 28.09.2017]

Notes

  1. Dale 2016, 104, se référant à COSTELLO John, [2002] John Macmurray : A Biography, Edinburgh, Floris Book, 205. Dale écrit que l’article sur Steiner a été écrit « à la demande de John Macmurray », mais cet article venant clore la ‘série’, il faut comprendre que cette « demande », concerne l’ensemble de la série, et non l’article en particulier. <!–A vérifier avec le livre de Costello–>
  2. Regardez bien dans l’image d’entête, on voit le nom de l’article de Polanyi !
  3. Il arrive à Londres trois mois avant d’écrire pour la revue.
  4. Et Polanyi se fera fort de servir de ‘passeur’ d’idées en traduisant avec Irene Grant ces textes en anglais [AKP 30/03] et en intégrant le jeune Marx dans ses considérations d’alors, notamment dans ses travaux publiés dans le cadre du Christian Left Group.
  5. Après un journaliste professionnel, Purdom, un autre rédacteur en chef prit le poste, et je ne sais pas exactement où se situe A.R. Orage dans l’organigramme. Mais en tout cas « Davies reprit le poste de rédacteur en chef de la revue laissé vacante par Purdom, mais il se souvient, [n’avoir fait que s’y] asseoir. (…) Le vrai éditeur était Mitrinović” » [Rigby 2006, 132] (Je traduis)
  6. Le New Europe Group, le New Britain Movement, l’Adler Society…
  7. Relation inversée des années New Age, où c’est Mitrinović qui faisait alors office de petit nouveau quand Orage était le propriétaire et rédacteur en chef.
  8. Voir la dernière page de La Grande transformation et le thème des « trois révélations ».
  9. Evidemment à cette époque-là, Polanyi ne pouvait deviner l’avènement au début du XXIème siècle d’un quatrième compétiteur sous la forme d’un techno-messianisme mondial prenant prétexte la découverte d’un réchauffement climatique de nature anthropique aux caractères forcément négatifs.
  10. J’emploie les termes de Canguilhem, dans Le normal et le pathologique, mais la pensée de Polanyi est bien opposée au propos du Français. En effet, il n’y a pas relativisme chez Polanyi, on n’est pas plus ou moins adapté à un milieu, avec cette idée que le milieu peut changer. Il y a bien une norme et des expérimentations sociales non-viables dont le Marxisme scientifique, les collectivismes en général y compris les racismes culturels ou biologiques, ou encore le libéralisme sont des exemples.
  11. Utiliser le terme d’“Amélioration” n’est qu’une pudibonderie pour ne pas froisser les progressistes.
  12. Outre la dernière page de La grande transformation, Polanyi revient aussi, souvent, dans les « Notes de fins de semaine » de Rotstein sur cet aspect qui devait être le sujet principal de la suite de La grande transformation, envisagée dans les années 1950-60.
  13. Dans ce schéma, on ne peut pas qualifier Polanyi ni de progressiste ni de décadentiste de type réactionnaire. Il y a bien une Histoire lente, le passage de l’ère de l’Ancien Testament à celle du Nouveau Testament fut bien un progrès, mais celui de la  deuxième époque à la troisième est comme un défit à relever ; on ne va ni vers un avenir radieux et des lendemains qui chantent, ni vers une Apocalypse.
  14. Découplage qui est foncièrement incohérent chez Polanyi, mais utile pour sa rhétorique, ceci étant un autre sujet…

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