Partant de Karl Polanyi, je remonte de fil en aiguille et par cercles concentriques, les réseaux autour de lui et dans lesquels il a été pris et j’ai rencontré trois personnages étranges que sont Dimitrije Mitrinović1 – puis aux deuxième et troisième degrés de proximité, George Ivanovich Gurdjieff ; voire Piotr Ouspenski2 et Aleister Crowley.

Le point commun de tous ces hommes sauf Crowley3 est qu’ils sont nés dans des pays (Serbie, Arménie et Russie) où il est difficile d’aller vérifier la véracité du (potentiel) roman de leurs origines. Tous sont des immigrés en Angleterre, ce qui leur confère deux caractéristiques possibles. D’une part, ils sont de familles pauvres et ont eu besoin d’argent à un moment de leur vie, et purent être des proies faciles pour des services secrets (para-)étatiques ou des sociétés secrètes leur promettant de résoudre ce problème matériel. D’autre part, tous sont des aventuriers, donc des individus capables de prendre le risque de jouer le personnage qu’on leur demande d’incarner et de se lancer dans cette aventure de faussaire avec le goût du risque et l’envie de se ficher de la bourgeoisie dépressive et en mal d’émotions, dans les pays où ils seraient envoyés en “mission”.

Tous se lancent de multiples projets à la fois, dont on ne voit pas trop comment il les finance, et je cherche des textes sur cet aspect économique et purement financier de leurs activités. En gros, les questions sont : qui les finance (je ne crois pas deux minutes que leurs activités aient été rentables) et pourquoi ? De manière générale, je cherche des informations sur les coulisses (ou arrières-coulisses) de ces Messieurs, indépendamment du contenu doctrinal de leur œuvre, et ce pour comprendre, une fois établi (ou mis en faisceau d’hypothèses) le positionnement de Polanyi dans ou en marge de ces réseaux4, comprendre alors le rôle que Polanyi a pu jouer ou devait y jouer.

A ces quatre personnages du XXe siècle, on peut aussi rajouter quatre autres des siècles précédents, qui ont tout des Rose-Croix5, réalisant un pèlerinage initiatique après avoir été initiés chacun par leur maître :

Nom Dates Maitre(s)
Paracelse 1493-1540 Trithemius de Sponheim
Jakob Böhme 1575-1624 Tobias Kober, Balthasar Walther et Christian Bernhar
Giuseppe Balsamo dit comte Cagliostro 1743-1795 Le comte de Saint-Germain ?
Grigori Raspoutine 1867-1916 Makari, un moine ascète6

Dans le cas de Paracelse, il n’est pas évident qu’il ait été un Rose-Croix, dès lors que la fraternité s’est manifestée en Allemagne vers 1610 et qu’il est mort en 1540. Pourtant,

dans son De mineralibus, Paracelse avait prophétisé :

« Helias Artista ! Génie recteur des rose-croix, personnification symbolique de l’ordre ! Ambassadeur du saint Paraclet ! Paracelse-le-Grand prédit la venue, à souffle collectif des généreuses revendications, esprit de liberté, de science et d’amour qui doit régner sur le monde. »

Et, dans sa Pronostication, Paracelse avait aussi écrit :

« Triste époque que la nôtre où tout se fait sens dessus dessous… Mais toi, constamment d’accord avec toi-même, toutes tes affaires seront stables ; car tu as bâti sur la bonne pierre. Telle la montagne de Sion, rien ne pourra t’ébranler. Toutes choses favorables t’arriveront comme à souhait, si bien que, confondus, les hommes crieront au miracle… Qui donc doit venir ainsi ? Lui, l’Esprit radiant de l’enseignement du rose-croix : Elie Artiste ! »

Ce qui nous conduit à cette remarque incidente : (…) ou bien (comme on le dit souvent) la Pronostication est une œuvre apocryphe. Ou bien, dans une stricte clandestinité, la Rose-Croix existait avant l’impression de la Fama [Fama Fraternitatis, 1614].

Pierre Montloin et Jean-Pierre Bayard, Les Rose-Croix ou le complot des sages, Paris, Culture, Arts et Loisirs, 1971, 287 p.

On peut donc penser que les Rose-Croix – sous ce nom ou un autre, telle quelle ou dans l’esprit – existait déjà du temps de Paracelse.

N’hésitez pas à m’écrire si vous avez des informations ou conseils de lecture révélant qui sont ces personnages sous leurs masques, tous unis au sein de la Franc-maçonnerie, elle-même multiple et traversée de plusieurs courants.

Publié le 29 septembre 2017 – dernière mise à jour : 3 septembre 2018.

Photo d’entête : « Fosik, Sculptures… » par Marie Aschehoug-Clauteaux

Notes

  1. Avec qui Polanyi semble avoir des rapports directs en 1934 en marge de sa participation au journal New Britain et les sept articles qu’il y écrit, introduit dans ce milieu par John Macmurray qui fut l’éphémère rédacteur du journal dont la durée de vie fut inférieure à un an.
  2. Qu’on retrouve en connexion avec Alfred R. Orage, donc, au deuxième degré, avec Mitrinović.
  3. Personnage qui me semble jouer le rôle de nœud entre différentes réseaux, l’organisateur de haut niveau qui distribue les rôles entre les différents groupes et assure notamment les jonctions de groupes occultes (parareligieux et mafieux), avec des groupes publics politiques et culturels, charge à chaque organisateur de niveau inférieur – qui, étant à l’étage inférieur de la pyramide n’a pas forcément la connaissance de ce qui se passe dans les groupes de mêmes niveaux – de régler les rôles dans son sous-réseau ou son sous-groupe propre.
  4. Ou « sociabilités », selon le terme préféré par ses membres dans leurs communications publiques. Sauf pour George Ivanovich Gurdjieff, qui n’est pas en contact avec Polanyi mais dont le personnage falsifié m’intéresse pour la compréhension générale de ce genre d’individu et de leur rôle.
  5. Ou de frankiste dans le cas de Raspoutine, qui aurait été un khlyst, mais cette secte orthodoxe ressemble tout de même beaucoup à la secte créée par Jakob Frank.
  6. Qui a quelque chose à voir avec le Makarie du Wilhelm Meister de Goethe ?

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