Voici un reportage intéressant, diffusé sur Arte puis trouvé sur Youtube, qui traite de l’action de propagande de l’Agence Centrale d’Intelligence [ACI] étasunienne sur le monde de la culture, des intellectuels et de l’université, dont le Congrès pour la Liberté de la Culture [CLC] était un pilier, et qui nous donne l’occasion de réfléchir sur les périodes passées par Karl Polanyi aux Etats-Unis d’Amérique [EUA] et du rôle qu’il a pu (ou non) y jouer.

S’il concerne surtout les actions de l’ACI en Europe et en Allemagne, il est intéressant dans le cadre des recherches sur Karl Polanyi sur quelques points.

Tout d’abord, Michael Polanyi a participé aux activités du Congrès et Karl savait très bien que l’ACI le finançait, comme les deux frères en discutent dans leur correspondance des années 19601. D’autres participants du Congrès ne semblaient pas être au courant de la provenance des fonds, et Michael ne croit pas, ou feint de ne pas y croire, à un financement par une agence secrète dans les années 1960.2 Ici, Karl parait bien informé : comment, par qui ? Cette interrogation a aussi pour fond le fait qu’il n’a pas de problème de visa – contrairement à son frère Michael pourtant libéral affiché –, et contrairement à presque tous ses collègues de Columbia3, il n’est jamais inquiété par les agents de l’ACI, alors qu’il arrive en pleine vague maccartiste et que toute sa carrière nouvelle-yorkaise coïncide avec cette période.

Ensuite, dans ce reportage, on rappelle aussi (8′) que la Fondation Ford était, elle aussi, financée par l’ACI. Or, c’est bien cette même fondation qui finance Polanyi et ses collègues à Columbia jusqu’à 1957, et le projet est à un tel point dépendant de ce financement qu’Abraham Rotstein l’appelle même dans ses « Notes de fin de semaines », le « Projet Ford ». Ce financement est d’ailleurs effectué de manière apparemment totalement contradictoire puisque la fondation finance Polanyi pendant dix ans, alors qu’il ne produit rien de substantiel pendant cette décennie, entre 1947 (année de son entrée en poste) 4 et 1957 avec la publication de Commerce et marché…, et, alors qu’enfin le fruit d’un travail décennal parait, les fonds sont refusés en 1958. De même pour la fondation Rockefeller5 qui refuse de financer, en 1958, alors que c’est grâce à elle que Polanyi a été à Bennington entre 1941 et 1943 pour y écrire La grande transformation. Je n’ai pas d’idées très claires sur la connexion entre les deux fondations, Ford et Rockefeller, si elles travaillent de concert chapeautées par les services étatiques étasuniens (et plus particulièrement l’ACI, dès 1947) ou si elles poursuivent chacune les objectifs politiques propres des financiers qui les ont créées, mais on peut donc penser que le refus de nouveaux financements – si on n’a pas la naïveté de penser que les projets universitaires en sciences humaines sont financés pour leurs valeurs intrinsèques – révèle ou que Polanyi a déçu ses commanditaires, ou que Polanyi a été remplacé par des auteurs plus utiles6, ou que ses recherches ne servent plus le rôle politique qu’on menait à travers lui.

En outre, les frères Polanyi sont au contact d’individus aux rôles troubles, qui proviennent des milieux juifs hongrois, comme Arthur Koestler ou Leo Szilard et qu’en tant qu’ancien (?) franc-maçon à Budapest et politicien, Polanyi sait un peu comment cela se passe derrière le rideau de fumée démocratique.

Enfin, à la neuvième minute, le reportage rappelle que le CLC devait financer la gauche non-stalinienne, exactement ce qu’est Polanyi, même s’il a toujours une attitude ambiguë et contradictoire avec l’URSS, annonçant la fin du bolchévisme et la déroute de la révolution en 1921, puis en trouvant certaines qualités au régime pendant qu’il est aux EUA7, jusqu’à vouloir éditer la revue Co-existence, où il met le régime de capitalisme d’Etat américain à égalité et le capitalisme d’Etat soviétique, en voulant faire dialoguer les intellectuels progressistes qui les défendent de part et d’autre du rideau de fer intellectuel8. Rappelons que Polanyi défend toujours la démocratie, qu’il est individualiste (chrétien) et réformiste et ne critique pas les intérêts profonds du régime américain, ne s’en prenant jamais aux banques, par exemple, donc ne menaçant jamais les puissants, ceux qui tiennent les politiques dans leurs mains. S’il est donc critique par rapport au capitalisme, il n’est pas un grand danger pratique pour le Pouvoir des EUA.

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Photo d’entête : “Traditional work” par Kintarojoe

Notes

  1. Cf. entre autres, la lettre de Michael à Karl du 03.12.1962.
  2. En tout cas, comme il le dira, quand bien même il l’aurait su, cela ne l’aurait pas gêné puisque cet argent lui permettait de continuer un travail de réfutation du communisme qu’on peut penser sincère chez lui.
  3. Moses Finley, Conrad Arensberg, John Murra et Rosemary Arnold sont ennuyés par les autorités [Dale 2016c, 140-141], comme le sinologue Joseph Needham [Id., 142] et trois autres de ses collaborateurs – Robert Mac Iver, Robert Merton et Paul Lazarsfled [Id., 143]. Et si on se rappelle que Polanyi a une brouille avec Rosemary Arnold en 1953, dont la nature n’est pas très claire, on peut penser qu’elle aurait pu être politique, si elle avait compris certaines choses.
  4. Qui est aussi l’année durant laquelle il commence à écrire son analyse sur le Hamlet de Shakespeare publié en 1954, après sa retraite de Columbia, et que la raison pour laquelle, il ne publie pas La subsistance de l’Homme entre 1950 et 1953, alors que le texte parait très bien avancé, n’est pas évidente non plus, qui pourrait être une folie hamletienne de la part de Polanyi…
  5. Cf. La lettre de Norman S. Buchanan, du 26.02.1958 ou Dale 2016, 205.
  6. Comme le freudo-marxisme ?
  7. Mais sans jamais retourner vivre en Europe, ni en Hongrie communiste, alors qu’il se dit hongrois de cœur jusqu’à la fin de sa vie et publie avec sa femme des poètes hongrois.
  8. Notons au passage, la présence d’un plan de table d’un congrès non-identifié dans les archives KP, de 1950.

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