Peut-être que la clef de certains mystères qui entourent Polanyi se trouve dans l’article “Hamlet”, analyse de la pièce de Shakespeare, qu’il commence en 1947 et publie en 1954, ou autrement dit : qu’il commence au début de son contrat à l’université de Columbia, qu’il publie à sa retraite et qu’il travaille donc (ou a en tête) durant toute son activité universitaire. Texte qui – fait notoire – a été publié en hongrois1, langue du pays dont il se dit toujours attaché à la fin de sa vie.

Lorsqu’il présente les raisons et l’occasion qui l’ont conduit à s’intéresser à Hamlet, Polanyi lie intimement la Bible et cette pièce, deux textes qu’il possédait lorsqu’il était officier de cavalerie dans l’armée austro-hongroise en Galicie. De plus, Hans Zeisel, qui connaît bien Karl Polanyi pour avoir fréquenté son séminaire à Vienne et être le mari de sa nièce Eva, nous apprend [Zeisel 1990] que Polanyi avait emporté avec lui un volume des pièces de Shakespeare, mais que de toutes celles-ci c’est Hamlet qui le travailla alors et ce jusqu’en 1947. Tout porte donc à croire que le « Hamlet » polanyien de 1954, unique en son genre dans son corpus puisqu’il n’avait jamais réalisé, avant cela, de critique d’une œuvre littéraire proprement dite, même s’il se sert d’œuvres littéraires dans ses propos2, pourrait être un texte à clefs où Polanyi, sous prétexte de tirer le sens caché de l’œuvre shakespearienne, parlerait de lui-même par la même occasion, en s’identifiant au prince Hamlet.

Dans son analyse, Polanyi montre que Hamlet n’est pas fou, qu’il feint de l’être lorsqu’il veut passer pour tel, mais qu’il n’en présente pas toujours les signes, alternant au contraire des moments de grande folie apparente avec d’autres de grande lucidité, et ce sans transition. Il rappelle aussi que le drame de Hamlet est celui d’un prince qui rêvait non pas de régner sur le royaume du Danemark, mais de s’enfermer dans l’étude à Wittemberg et dont l’assassinat du père vient bouleverser les plans. D’autant plus que le spectre du père le somme de le venger, l’assassin n’étant autre que le nouveau roi, oncle de Hamlet et nouveau mari de sa mère en même temps. Le dilemme de Hamlet est donc celui d’un homme dégoûté par la duplicité du monde – celle de sa mère, de son oncle ou de ses “amis” – et qui voudrait s’en extraire, mais doit s’acquitter d’une mission pour son père qu’il adorait. Et qui tergiverse, balançant entre la fidélité à ce dernier et son propre projet de vie. Car venger le père est une impasse : s’il est confondu pour meurtre, il est arrêté, et s’il ne l’est pas, il succède aux défunts et s’en est fini de sa tranquillité livresque.

L’attachement au père

Comme pour Hamlet, le père de Polanyi – Mihály Pollacsek3 – est mort trop jeune et, dans le cas de Karl Polanyi, celui-ci dut même le remplacer un temps, en aidant financièrement la famille [Dale 2016, 13] et en assumant l’éducation de ses deux plus jeunes frères, Michael et Sophie, dont il devient le seul et unique aîné présent dans la maison, puisque l’ainée de la fratrie, Laura, s’est mariée et a fondé sa propre famille, quand le second, Adolphe, est alors au Japon.

Le père de Polanyi reviendra comme un fantôme dans ses rêves toute sa vie, comme il l’écrit à Joe Levitt, son gendre, et Kari (Polanyi-)Levitt, sa fille, en 1962 :

Pendant de nombreuses années, je me suis réveillé de mes rêves dans un réveil heureux – il était revenu à la vie, il n’était jamais mort ! Vous étiez déjà avec nous et presque vingt ans étaient passés. Ceux que nous aimons avec un amour d’enfant vivent bien profondément en nous, et vraiment, dans nos vies de nos propres êtres aimés et encore dans les générations à venir, qui ne savent pas d’où elles tirent le souffle de vie qui leur permettra un futur heureux, ils peuvent le lire dans les cieux, ils peuvent l’entendre le matin [dès qu’ils ont mis] les pieds sur le sol. Parce que la gratitude pour l’amour que m’a donné mon père, se mêle avec le lever du soleil dans les vies de nos enfants et petits-enfants. [AKP 59/02, 65-66] (Ma traduction)

Un an plus tard, en janvier 1963, Polanyi écrit de nouveau à sa fille à propos de ce spectre toujours vivant venant le visiter dans ses rêves :

Je suis sûr que je me suis complètement trompé lorsqu’il y a un an, je vous ai écrit ce que la mort de mon père représentait pour moi. Combien d’années passèrent avant que je cesse de rêver de lui – dans mes rêves il était retourné à la vie ; il n’était jamais mort. Je l’aimais tant ! [AKP 59/02, 40-41] (Ma traduction)

Lorsqu’on constate ainsi l’attachement de Polanyi pour son père, il n’est pas difficile d’établir l’analogie entre l’histoire jouée dans Hamlet et sa propre vie, la prémisse voulant que, pour comprendre ce que la pièce dit de Polanyi, il faille considérer que feu son père est le roi du Danemark et lui-même Hamlet, paraissant défendable. Hans Zeisel relie d’ailleurs, lui aussi, la pièce de Shakespeare au père :

Lors de la Première Guerre Mondiale, Polanyi avait emporté avec lui, un volume des pièces de Shakespeare. Bien plus tard, après cette expérience – et, je crois, de son extraordinaire affection pour son père – a germé le merveilleux essai de Polanyi sur Hamlet, qui s’approcha d’un pas pour en comprendre l’énigme centrale – l’échec de Hamlet de venger le meurtre de son père. [Zeisel 1990, 241] (Ma traduction)

L’analogie entre Karl Polanyi et Hamlet reste valable avec la mère, Cecilia Polányi (née Wohl), qui vit une vie fantasque, “hippie” [AKP 29/12, 305] que Karl ne partage pas. Mère dont on trouve aussi des lettres à György Lukács4, dans lesquels elle tient des propos ambigus qui semblent indiquer une relation entre elle et le jeune homme (voire d’autres jeunes hommes de leur milieu et de l’âge de Karl, ou d’autres membres de ses salons littéraires). Elle peut aussi être l’incarnation de Gertrud qui, « avant d’avoir usé les souliers avec lesquels elle suivait le corps de [s]on pauvre père, comme Niobé, tout en pleur »5, a vite oublié feu son mari.

Or, une fois ceci établi, reste à comprendre le sens du dilemme que pouvait engendrer le fait de venger le père, de quoi très exactement il devait le venger et de qui, et ce que serait ainsi sa trahison en cas de non-vengeance. Donc, pour comprendre la double signification de la pièce, celle que révèle Polanyi dans son texte et celle que l’analyse-même de la pièce révèle sur Polanyi, il faut savoir qui était le père.

Qui est le père ?

Pollaczek Mihály était un ingénieur, Juif, qui avait fait fortune dans la construction de chemin de fer :

[Cette famille], qui avait commencé dans les ‘forcing house’ d’Ungvár, offrait un parfait exemple des familles juives de classe moyenne ouvertes sur la culture occidentale, dont l’ascension sociale avait été rapide en Hongrie à la fin du XIXème siècle. Fils d’un meunier prospère, diplômé en ingénierie civile à Zurich (…) Mihály Pollacsek avait travaillé tout d’abord à Vienne avant de gagner une place très importante dans la construction de chemins de fer en Hongrie à la fin du siècle. Ses enfants (…) jouèrent un rôle de premier ordre dans le bouillonnement de la vie intellectuelle et politique en Hongrie du début du XXe siècle. [Litván 2006, 8] (Ma traduction)

Malheureusement tout bascule au début du XXe siècle, puisque le père perd toute sa fortune en remboursant « intégralement ses actionnaires et créanciers au terme d’une mauvaise affaire, alors qu’il n’était pas contraint légalement de le faire » [Maucourant 2005, 34]. C’est ce que relate la femme de Polányi :

Une année, vers 1900, il plut tout l’été. Les travaux de construction étaient impossibles, jour après jour. Selon les termes du contrat cela signifiait la ruine : l’entreprise fit faillite, à cause d’une pénalité d’un millier de livres payable pour chaque jour de travail en retard. Mihály Pollaczek insista pour que chaque actionnaire soit payé en intégralité. [Duczyńska 1970, 304] (Ma traduction)

Selon cette version, le père n’a été “tué” socialement par personne sinon par son intégrité ; si la famille fut déclassée et que le père mourut en 1905, n’ayant jamais récupéré de cet échec cuisant, il n’y a personne à tuer pour le venger.

Il faut donc se rappeler que le père n’était pas obligé de rembourser et l’a fait quand même, cette décision n’étant pas imputable à la Machine en elle-même mais étant une affaire d’Hommes. Du moins, car les choses ont pu éventuellement être plus complexes, est-ce ce que le père a raconté à son fils, ou ce que le fils a compris, ou ce qu’il a pu dire à ses proches, ou ce que les proches ont pu dire, bien que la version de leur mari et père ait été un peu différente. Dans tous les cas, hormis mener des enquêtes sur les archives de l’époque et découvrir les termes exacts du contrat et les dessous de ce qui s’est passé en 1905, nous n’en saurons rien de plus. Mais si effectivement le remboursement fut scrupuleux et volontaire, ses créanciers eurent aussi pu le décharger de sa dette et accepter leur part de perte, bien que le contrat ne les obligeât pas non plus à cette grâce. C’est donc bien le strict respect du contrat par ses créditeurs, malgré l’aspect extraordinaire de facteurs météorologiques que ne maîtrisait pas le père, qui ne sont donc pas de sa faute, qui a fini par le tuer.

La question est donc maintenant de savoir quelle est la caractéristique du père à retenir, pour savoir ce qui constituerait l’éventuelle trahison du fils.

[Suite à publier]

Bibliographie

DALE Gareth [2016a] Karl Polanyi: A Life on the Left, New York, Columbia Univ. Press, 400 p.
DUCZYŃSKA Ilona, [1970] “I first met Karl Polanyi in 1920”, chap. 26 de POLANYI-LEVITT Kari et Mc ROBBIE Kenneth (dir.) [2000] Karl Polanyi in Vienna – The Contemporary Significance of The Great Transformation, Montréal, Black Rose Books, 2d éd., 2006, p. 302-315
MAUCOURANT Jérôme, [2005] Avez-vous lu Polanyi ?, Paris, Flammarion, coll. Champs Essais, 2011
ZEISEL Hans, [1990] dans POLANYI-LEVITT Kari (ed.), The Life and Work of Karl Polanyi, Montréal, Black Rose Books, 264 p.

Photo d’entête : “Hamlet-4231” par Kimberley Mead

Notes

  1. Cela dit, l’article parait en 1968, et je ne sais pas si c’est Karl Polanyi lui-même qui l’a traduit de son vivant, ou non. Que ce soit l’auteur ou les héritiers intellectuels de Polanyi, toujours est-il qu’on a considéré que ce texte – ils ne sont pas si nombreux traduits en hongrois – valait la peine d’être rendu accessible à son peuple d’origine, lui donnant une place à part.
  2. Et ce sans marquer de différences entre un texte littéraire et philosophique, par exemple dans « L’essence du Fascisme », où il place Dostoïevski à côté de Nietzsche ou Spann.
  3. Si le père a magyarisé le nom de ses enfants, il a gardé pour lui la version polonaise.
  4. Cf. AKP 56/06, 1-16 + 52-55 + 56-60.
  5. Hamlet, Acte I, scène II.

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