Grâce au professeur Claus Thomasberger1 j’ai pu identifier le poème que Polanyi cite dans une feuille volante, et que les archivistes ont mis dans le dossier 59/02 [57-58], consacré aux lettres envoyées par Karl Polanyi à sa fille. Ce bien qu’au dos de cette feuille il soit écrit en hongrois et que vu que Kari Polanyi-Levitt ne lit pas le hongrois, cela ne pouvait pas lui être adressé.

Il s’agit donc du petit poème „Entschluss“, écrit par Hegel, « qui ne nous est connu que par une mention dans le Vossiche Zeitung de novembre 1841, où il est attribué à l’année 1801. […] L’occasion du poème, » nous dit H.S. Harris, « semble évidente (…) [le fait, pour Hegel,] “de s’engager dans une carrière de son choix”, dont le poème aurait marqué une sorte de « résolution poétique »2.

Voici ce poème en entier, qui se trouve à la page 511 du tome 5 des Gesammelte Werke, Schriften und Entwürfe (1799-1808), édités par Manfred Baum et Kurt Rainer Meist3, en 1998 :

Kühn mag der Göttersohn der Vollendung Kampf sich vertrauen,
Brich dann den Frieden mit dir, brich mit dem Werke der Welt.
Strebe, versuche du mehr, als das Heut und das Gestern, so wirst du
Besseres nicht, als di­e Zeit, aber auf’s Beste sie sein!

Voici la version de Polanyi en image :

AKP 59/02, 58

En texte :

Break with the peace in yourself Brich mit dem Frieden in Dir
Break with the values of the world Brich mit den Wer[k]e der Welt
Not to be better than the Age Besseres nicht, als di­e Zeit
But to be this at its best Aber auf’s Beste sie sein

Dans ses “Notes de fin de semaine” XIX (21 décembre 1957) [AKP 45/14, 47], Abraham Rotstein note cette citation, lorsqu’il évoque Hegel, bien qu’elle soit un peu différente :

En 1805 (avant Jena) Hegel écrivit : (traduction approximative)4 « avec confiance et courage peut-être que le fils des Dieux pourrait se lancer dans la lutte pour la perfection. Romps avec la paix en toi-même, romps avec le travail du monde5, efforce-toi et aspire à plus le présent et les hiers6. En faisant ceci, tu n’atteindras/achèveras/réaliseras rien de mieux que ton propre temps, mais à son plus grand meilleur.”

Kari Polanyi-Levitt en a fait une épigraphe dans son article “Karl Polanyi and Co-Existence”, publié d’abord dans Co-Existence en 1964, puis repris en 1990 dans le livre qu’elle a édité, The Life and Work of Karl Polanyi [1990a, 253], sans en expliquer la provenance7.

Polanyi a très certainement lu ce poème à la fin du premier chapitre du Jeune Hegel [1948] de György Lukács, puisqu’on sait par les lettres à Robert McIver du 5 décembre 1957 [AKP 50/01, 224-225] et à son frère Michael, du 5 janvier 1958 [AKP 57/08, 31-32], qu’il lit l’essai de son compatriote hongrois et ami de Budapest à ce moment-là. De plus, le papier jaune et corné utilisé ressemble à celui des lettres lisibles en 59/02, 17 [1960], 25-26 [1960], 42-45 [1962], et comme Polanyi évoque ce poème à Abraham Rotstein en décembre 1957, on peut penser qu’il a griffonné ces vers dans sa maison canadienne ce mois-là.

C’est aussi la période où Polanyi s’intéresse à Hegel au premier chef, puisqu’une troisième lettre au potentiel éditeur d’un projet de livre Freedom and Technology [50/04, 11], montre qu’il voulait y consacrer un chapitre entier au philosophe allemand.

Je n’ai pas, cependant, compris en quoi cet extrait de poème était si important pour Polanyi. Est-ce qu’on peut rapprocher cette rupture hégélienne, avec l’éventuelle confession faite par Polanyi, lorsqu’il analyse la raison pour laquelle, dans la pièce de Shakespeare, Hamlet ne mettait jamais la vengeance exigée par le père à exécution, bien qu’il ait pu le faire plusieurs reprises mais préférant feindre la folie, et en semblant s’identifier à Hamlet ?

M. à j. : 22 novembre 2017.

Notes

  1. Et Giorgo Resta, dans sa préface au recueil de textes The New West [2013], bien que je ne l’aie pas vu alors.
  2. H. S. Harris, Le développement de Hegel, T. II : Pensées nocturnes. Iéna 1801-1806, « Nocturne pour le “fil des dieux” », 7
  3. Felix Meiner Verlag Hamburg, 825 p.
  4. Traduction approximative de ce que Polanyi a dit à Rotstein, traduit de l’allemand en anglais, et maintenant de l’anglais en français…
  5. Romps avec le cours du monde, écarte-toi du monde ?
  6. Efforce-toi de dépasser le présent et les passés – le pluriel chez Rotstein doit être fautif.
  7. Du moins en 1990.

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