Après mes différentes lectures, je m’étais sans doute fait une fausse idée des rapports unissant Oszkár Jászi [1875-1957] et Károly Polányi1. La lecture de la biographie consacrée au politicien et sociologue hongrois, écrite par György Litván, et publiée en 2006, m’aura apporté un éclairage différent.

Période hongroise

Tout d’abord, Jászi, de 11 ans l’ainé du troisième enfant de la fratrie Pollacsek (puis Polányi après la magyarisation du nom), connaissait Károly depuis l’âge de ses 20 ans, puisqu’il fréquentait le salon des parents Pollacsek/Polányi, Mihály Pollacsek et ‘Tante’ Cecile (Wohl) :

Son autre réseau social [après un milieu plutôt conservateur] – bien plus radicaux et même franchement socialistes dans l’esprit, bien que de manière diverse – se rencontrait dans les salons tenus par l’ingénieur ferroviaire et sa femme Russe. (…) [Cette famille], qui avait commencé dans les ‘forcing house’ d’Ungvár, offrait un parfait exemple des familles juives de classe moyenne ouvertes sur la culture occidentale, dont l’ascension sociale avait été rapide en Hongrie à la fin du XIXème siècle. Fils d’un meunier prospère, diplômé en ingénierie civile à Zurich (…) Mihály Pollacsek avait travaillé tout d’abord à Vienne avant de gagner une place très importante dans la construction de chemins de fer en Hongrie à la fin du siècle. Ses enfants (…) jouèrent un rôle de premier ordre dans le bouillonnement de la vie intellectuelle et politique en Hongrie du début du XXe siècle. [Id., 8-9]

Il fréquentait aussi le salon de l’oncle2, Károly Pollacsek [Id., 238], l’oncle tant du Károly qui nous occupe en particulier, que d’Ervin Szabó.

Entre 1907 et 1921, Polányi est proche de Jászi, mais toujours dans son ombre et au sein de la Franc-maçonnerie. En effet, les deux hommes réalisent tout ce qui les distinguent de simples étudiants ou travailleurs hongrois, via la sociabilité du Grand Orient de Hongrie. Pour Jászi comme pour Polányi la date d’entrée dans la Franc-maçonnerie n’est pas nette. Litván écrit que Jászi a « été admis dans la Franc-maçonnerie » en 1906, « dans la loge “Démocratie”, même si le plan original » qui avait été pensé pour lui, ne se réalise que plus tard, quand il devient Maître de la loge radicale “Martinovics’”, dans laquelle se trouvent Endre Ady, Zsigmond Kunfi et Pál Szende » [2006, 46]. En 1910, « il écrit à Somló, pour fonder une loge séparée, explicitement socialiste, qui donnerait une nouvelle impulsion à cette organisation ossifiée. Ils pourraient[, les membres de cette loge,] exploiter les formidables ressources financières et organisationnelles de la Franc-maçonnerie » ; cette nouvelle loge doit être la loge “Archimède”, dans laquelle se trouve Polányi.

En tout cas, les activités politiques, universitaires ou para-universitaires (Le Cercle Galilée) ou militantes-journalistiques (avec Szabagondolat, Libre-pensée) de Polányi, sont toutes liées entre elles via la Franc-maçonnerie et vont dans le sens de l’idéologie maçonne notamment anti-papale3, démocrate, individualiste et anti-conservatrice ou “progressiste”. Polányi écrit aussi, avant la Première Guerre Mondiale dans les revues sociologiques dont Jászi est en charge. Juste avant et de nouveau après la guerre, il est secrétaire de Jászi au Parti (National) Civil-Radical4, le Radicalisme étant l’idéologie politique de la Franc-maçonnerie en Europe du début du XXe siècle.

A Budapest, avant la révolution communiste [mars 1919] et la contre-révolution blanche de Horthy [août 1919], puis l’exil, à la lecture de la biographie de Litván, Jászi semble surtout proche d’Ervin Szabó et avec le comte Mihály Károlyi, qui est un véritable ami pour lui.

Enfin, pour clore la période hongroise, dans un autre texte, Litván citait une lettre de Polányi s’attribuant une grande importance dans le Parti National Civil-Radical :

Mon cher Misi,

Demain je partirai à Versec pour préparer la réunion de lundi… J’ai renforcé le parti et maintenant je le dirige …bien sûr, j’ai toujours tout approché avec un souci d’efficacité et c’est comme ça que dirige désormais, aussi, bien que ça offense beaucoup d’adultes infantiles. Ces derniers temps, je suis peut-être l’homme à qui Jászi se confie le plus dans le parti. Tout passe par moi. Pas seulement dans le travail, mais pour la guidance morale aussi… Le Cercle Galilée a porté ses fruits. Il a produit un essaim de travailleurs juste à temps… Jászi travaille beaucoup. Il s’est révélé le meilleur d’entre nous… mais je suis peut-être le champion de l’action.

Lettre à Mihály datant de 1914, citée par Litván 1990, 31.

Je ne sais pas s’il a quelque chose de vrai dans ce que dit Polányi ici ou s’il y a de la fanfaronnade dans ses propos.

En exil à Vienne

Après la chute du gouvernement Károly, les deux révolutions rouge et blanche qui se succèdent et poussent les membres de la révolution d’Octobre 1918 à fuir. Alors en exil à Vienne, Polányi entre dans le journal des émigrés hongrois à Vienne, Edvard Beneš en ayant confié à Jászi sa rédaction, dans laquelle il a placé ses proches pour contrebalancer le poids des Communistes qui s’y trouvent dans une rédaction qui adopte une alliance entre progressistes radicaux / francs-maçons et communistes contre les conservateurs.

En lisant la biographie de Polányi par Gareth Dale [2016], je m’étais fait à l’idée que les deux hommes se côtoyaient beaucoup à Vienne où ils s’étaient retrouvés presque voisins, alors que dans celle de Jászi par Litván, on découvre un Jászi parti un peu partout dans la Mitteleuropa, et Polányi n’est pas tant cité que cela, semblant être un compagnon de bar à qui il commente l’avancée de ses recherches, et notamment ses idées anti-Marx, mais non pas un collègue participant aux mêmes affaires. La grande amitié et la complicité de Jászi est toujours tournée vers Mihály Károlyi, désormais ex-chef du Parti National Civique-Radical et de la révolution d’Octobre 1918, lui aussi en exil.

Aux Etats-Unis d’Amérique

A la fin des années 1940, les relations entre Jászi et Polányi se distendent. Voilà ce qu’en écrit György Litván :

Son amitié avec Karl, qui fut à Budapest et Vienne un de ses proches amis, s’étiolait peu à peu — ce qui parait évident quand on consulte son journal et non dans la correspondance —, Jászi devenant de plus en plus froid envers le premier. Lors des différentes visites que Karl fit à Oberlin pour donner des classes tant dans les classes de Jászi qu’en chapelle [“chapel”], c’était la volubilité, le manque de rigueur intellectuelle ainsi que ses obscurités qui avaient irrité Jászi, même s’il sentait en plus un manque de sincérité dans son “socialisme chrétien”, étant un compagnon de route caché des Communistes. Le succès de La Grande transformation, en 1944, Jászi ne le prévoyait pas, qui lui avait même permis de devenir professeur aux Etats-Unis d’Amérique et d’obtenir purement et simplement un poste de professeur associé [“guest lecturer”] à l’université de Columbia. Jászi nota dans son journal : « Karli devint un homme célèbre malgré sa Kauderwelsch [“Double Dutch”, son charabia] semi-marxiste. […] Jászi écrivit à Polányi après beaucoup de temps, et le félicita pour son succès tout en épinglant leur différences de vues :

Tu es sur une ligne historiciste alors que je ne peux imaginer une vie politique décente ou féconde qui ne reposerait pas sur la réhabilitation d’une loi naturelle… Je ne crois pas qu’un fragment d’histoire économique Assyrien peut aider en quoi que ce soit à trouver des solutions économique et morales aux problèmes actuels.

Puis dans le livre de Litván, par la suite, on s’aperçoit que Jászi est plutôt proche du frère cadet, Mihály / Michael que de son ancien ami…

Jászi et donc le deuxième ami, avec Peter Drucker, qui aura pris ses distances, peu à peu avec Polányi, tous les deux lui reprochant ses recherches historiques entrepris en 19475 à Columbia, comme s’il les avait déçus en se perdant volontairement dans de tels détours.

Bibliographie

DALE Gareth, [2016] Karl Polanyi: A life on the Left, Columbia Univ. Press, 400 p.
LITVÁN György, [1990] “Karl Polanyi in Hungarian Politics (1914-1964)”, dans POLANYI-LEVITT (ed.) The Life and Work of Karl Polanyi, Montréal, Black Rose Books, 1990, 264 p., 30-37
——— [2006] A Twentieth-Century Prophet: Oscar Jászi. 1875-1957, tr. ang. Tim Wilkinson, Central European Budapest / University Press New Press, 535 p.

Notes

  1. Puisqu’il aurait été disgracieux de mettre les accents sur les noms de Litván et Jászi et non pas sur celui de Polányi, je l’ai ici rajouté, contrairement à l’usage. Idem pour les prénoms, je ne me voyais mettre des noms originaux et franciser les prénoms en même temps. J’ai cependant gardé l’ordre des prénoms et noms qu’on utilise en français et anglais, contrairement à ce qui se fait en hongrois. En cas d’absence de prénom pour Polányi, il s’agit toujours de Károly/Karl. []
  2. Homonyme de Károly Polányi, jusqu’au changement de nom de la branche, de Mihály père []
  3. Ne nous payons pas de mots, l’anticléricalisme affiché par la Franc-maçonnerie est surtout un anti-catholicisme. La Franc-maçonnerie est d’ailleurs remplie de symboles juifs ou chrétiens et la laïcité qu’elle prône depuis l’Etre Suprême de la révolution en France, n’est qu’une religion de substitution, syncrétisme New Age ou noachisme, destiné à remplir le vide spirituel que l’assassinat de Dieu laisse en Occident, outre le rôle très pratique que joue l’aspect ésotérique des rites, au sein de la fraternité invisible. []
  4. Apparemment, contrairement à la traduction d’Adam Fabry, Litván György, écrit que le “Polgári” hongrois doit se traduire par « citoyen » ou « civique » (ou sans doute « civile » dans le sens de la « société civile », s’opposant à l’Etat organique chrétien ou à la sphère publique), mais non pas par « bourgeois », dans le sens de personne appartenant à la « classe moyenne », c’est-à-dire comme marqueur de classe sociale, puisque dans ce sens-là ce serait “polgárság” qu’il faudrait utiliser [2006, 164]. []
  5. Date à laquelle il commence à rédiger son analyse sur Hamlet []

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