Dans le cadre d’une recherche que j’effectue sur H.G. Wells1 et de ses textes de 1936-1940, Le Cerveau mondial et Le Nouvel Ordre Mondial, en regard du texte polanyien de 1945, « Capitalisme universel ou planification régionale ? », j’ai relu une nouvelle fois 1984 de George Orwell et l’ordre international qu’il y décrit. Ce faisant, je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter la version papier du texte Théorie et pratique du collectivisme oligarchique d’un certain “J.B.E. Goldstein”, dont j’avais découvert l’existence sur Internet et téléchargé une version pdf à l’occasion de recherches. J’en ai lu les 334 pages dès arrivée du livre. Voici une vidéo trouvée sur Dailymotion :

L’objet

Le livre se présente comme la reproduction du livre soi-disant retrouvé dans les cartons d’une brocante, au style assez proche des éditions Galilée, un vieux Gallimard nrf, voire un exemplaire des éditions Galimart de Bérénice Constans, avec leur fond ocre, écrit en noir et titre en rouge. Il a été imprimé en Allemagne pour Amazon Distribution, et ne mentionne aucun nom d’éditeur, ni de traducteur. On sait juste que cette version est censée datée de 1948, année à laquelle 1984 est publié. Orwell aurait donc lu la version de 1944, mais on ne sait où, ni s’il avait pu en conserver une copie. S’il avait cette copie, il a donc lu le livre, et si le roman est une mise en garde pour le futur ou un avertissement pour le présent du système qui se mettait en place après-guerre, alors il se peut qu’il soit passé lui aussi à la salle 101, à sa façon, et que Winston Smith ne soit rien d’autre qu’un avatar de sa propre personne,2 servant de messager du Parti, expliquant au lecteur que malgré les Cassandre, à l’image du rebelle assassiné après son lavage de cerveau, tout le monde finira par aimer Grand Frère, qu’il le veuille ou non, et que 2+2 finira bien par faire 5, même si ça prend quelques années encore pour y arriver graduellement.)

La troisième de couverture indique qu’il s’agit de la deuxième réédition corrigée de quelques erreurs typographiques et de ponctuation3, datant de mars 2015. Point étrange, si la première édition du texte date de 2014, elle est surtout précédée d’un copyright. Or, il n’y a pas d’éditeur et si le livre est diffusé sur Internet en pdf gratuitement, pourquoi un copyright ? Que se passerait-il si je décidais de le publier à mon tour sans demander d’avis à personne ? J.B.E. Goldstein viendrait-il me réclamer quoi que ce soit ? Juste en-dessous de ces mentions, en tout petit, un nombre incompréhensible : 41513914917215161591895181660 (29 chiffres).

Je n’ai pas réussi à retrouver toutes les informations que pourrait me donner l’ISBN et ne sait pas trop pourquoi le code-barres à 13 chiffres est suivi d’un petit d’un petit à 5 chiffres :  9781499277685    90 000.

L’auteur : J.B.E Goldstein

Personne ne sait quoi que ce soit sur ce Goldstein, ni même ses prénoms. Je vais donc partir sur deux hypothèses. Tout d’abord la plus probable, celle du canular. Puis faire comme si on croyait au texte, et voir qui pourrait être cet “auteur” inconnu (qu’il soit un individu seul ou que Goldstein soit le pseudonyme d’une équipe anonyme) en notant ce qu’on peut en inférer de son identité.

L’hypothèse du canular

Il se peut donc que ce soit un canular réalisé par des admirateurs, probablement francophones, de 1984, au début du XXIe siècle, qui aient insérer sur Internet, une édition falsifiée faussement traduite du russe en français. D’ailleurs, dans la version qui nous est donnée dans la vidéo sur Dailymotion (postée par … Emmanuel Goldstein, tant qu’à faire), qui veut qu’un client de brocante ait retrouvé un exemplaire dans un carton de vieux livres de sciences politiques, en 2012, en Belgique, ce client est-il connu ? Connait-on le nom du professeur qui l’a aidé ? Dans quelle brocante, quelle ville ? A-t-il donné des interviews à des revues littéraires comme on peut l’attendre ? A-t-il été entendu par des spécialistes d’Orwell et le livre a-t-il été examiné par eux ? Il manque justement quatre pages à la fin, dans lesquelles se trouvaient le nom de l’éditeur, c’est étrange, non ? Ça tombe trop bien.

De plus, la version de cette découverte donnée sur Amazon, est différente de celle postée sur Dailymotion par … Emmanuel Goldstein, tant qu’à faire. Voici la version d’Amazon : « J.B.E. Goldstein fut un spécialiste russe des sciences politiques dont on ignore tout aujourd’hui, si ce n’est qu’il est né durant la seconde moitié du 19e siècle et qu’il a été en relation étroite avec Édouard Boulard, théoricien politique français de la fin du 19e siècle. Le contexte dans lequel l’unique exemplaire connu à ce jour de la traduction française de son essai, Théorie et pratique du collectivisme oligarchique, a récemment été retrouvé (dans un carton contenant quelques autres livres de science politique assez obscures et de nombreux documents manuscrits provenant du service français des Renseignements généraux, rédigés durant la période de l’occupation allemande) suggère qu’il put être imprimé en vue d’une “diffusion restreinte” et anonyme durant la dernière année de la Deuxième Guerre mondiale (1944). »

Là aussi, étonnant qu’on puisse savoir qu’il est né à la fin du XIXe siècle, si on ne sait rien de lui, ni qu’il a été « en relation étroite avec Robert4 Boulard » 5 et la version de la vidéo ne dit pas que le carton contenait des livres provenant du service français des Renseignements généraux, thèse qui permettrait de comprendre pourquoi personne n’a retrouvé jusqu’alors le livre. Je suppose que trois étudiants de philosophie, – John, Boris et Etienne ? –, lecteurs de José-Luis Borges, Antoine Bello et Benoît Poelvoorde crieraient au gag qui leur échappe des mains…

Que ce soit un faux ou non, après lecture du texte, il paraît peu probable qu’il s’agisse du même auteur du débat à la fin, dès lors que la plupart des concepts utilisés lors de la première partie (les individus de classes I et II de Pareto, ou les« renards » et les « lions » de Machiavel) ne sont plus réutilisés par la suite. Le ton neutre et froid, loin de Boulard qui veut convaincre ses contemporains ou Machiavel son prince, paraît celui d’un rapporteur ministériel. Par trois fois, le texte considère l’existence d’un « lecteur de ce livre » (p. 273) sans citer personne en particulier qui définirait à qui il est destiné, les frères d’une loge maçonnique quelconque (plutôt le Grand Orient qui est cité plusieurs fois, logiquement puisque le Grand Orient est la maçonnerie radicale-socialiste ou progressiste), les membres de cercles resserrés de l’élite, des co-réligionnaires6… Le texte n’essaye jamais de convaincre ce « lecteur », il assène sans argumenter, et quand il parle de l’élite, il ne se situe jamais par rapport à elle, ni ne dit « nous », ni « eux ».

Enfin, je n’ai pas relevé d’anachronisme particulier dans le livre, qu’auraient laissé les falsificateurs,7 sinon peut-être la notion d’école autrichienne qui, il me semble, n’était pas utilisée en 1940 comme elle le sera par la suite, mais il faudra que je vérifie. De même, la note 222, m’a fait tiquer lorsqu’il est dit que « Joseph Goebbels possède une collection personnelle de livres consacrés à la propagande qui est sans doute l’une des plus complètes du monde sur ce sujet. Nous [qui ?] savons qu’il a lu et particulièrement apprécié tout ce qu’ont écrit Edward Bernays et Wilfred Tropper » [p. 275]. Une personne qui écrit ce livre en 1940 aurait-il su cette anecdote sur Goebbels sans être nazie elle-même et proche de Goebbels ? Etait-ce su de tous à l’époque ?

Goldstein, s’il a existé

Mettons, maintenant, que Goldstein8 existât et voyons ce qu’on peut en tirer de la lecture de son traité.

L’auteur semble parler italien, français, russe, allemand et anglais. Le russe est néanmoins peu présent, étrangement peu pour un texte traduit de cette langue, n’y ayant que quelques de mots dans la langue de Tolstoï, mais rien qui ne soit faisable par des gens qui ont un ami russe capable de corriger quelques mots. Sur le fond, cependant, l’histoire de la Russie est la grande absente du texte, là où l’auteur semble connaître bien mieux la France des deux Napoléon et l’Allemagne. Cela dit, une erreur sur les paroles de la Marseillaise [p. 264n215] laisseraient croire que l’auteur n’est pas Français (à moins que ce soit une erreur intentionnelle pour cacher la falsification). Si Goldstein a existé, à le lire je pencherais plutôt pour un germanophone de nationalité allemande ou autrichienne, ou qui aurait émigré dans le monde germanophone depuis quelques années.

Goldstein ne paraît avoir de religion et n’en parle d’ailleurs pas. Les juifs sont évoqués une seule fois, en passant. On peut s’attendre à ce qu’un auteur machiavélique ait entendu parler des Protocoles des Sages de la Montagne de Sion et s’en soit inspiré, même si c’est un faux et une manipulation, pour ce que cela dit dans le fond sur la façon de prendre le pouvoir et de le conserver, par les juifs ou n’importe quel groupe organisé et secret. Il aurait aussi pris connaissance du texte de Henri Ford, Le juif international, de 1919, qui tente de montrer que les Protocoles furent bien appliqués, et il aurait récupéré à son tour ces idées pour les mettre au service non plus du sionisme mais de son élite.9 Le catholicisme est évoqué quelques rares autres fois, comme force politique et pour comparer son organisation avec le collectivisme oligarchique ici proposé, notamment avec les Jésuites. Il y  aurait cependant bien plus à en dire et bien plus d’enseignement à en tirer depuis les débuts de l’inquisition espagnole du début du XVIe siècle.

Ainsi, l’auteur ne s’adressant pas à des frères, co-réligionnaires ou quelques membres de l’élite en particulier, on ne peut pas en déduire s’il est maçon ou pas, autrement que dans la dédicace où il parle de Boulard (maçon, lui, comme on l’a vu), comme un « Frère ». Quelques fois le Grand Orient est évoqué, mais on pourrait s’attendre, si l’auteur veut imiter les Jésuites, les Illuminatis de Bavière, les sociétés secrètes rosicruciennes, franc-maçonnes, le B’nai B’rith, etc.  Bref, on sent que Goldstein n’a voulu se fâcher avec personne, ce qui est étonnant s’il est anonyme et que son lecteur est choisi, dans un cadre privé et secret.

De même, si Goldstein est tout à faire neutre avec les communistes, national-socialistes ou le capitalisme organisé, il ne cite jamais les thèses raciales ni les religions comme points d’achoppement entre les hommes, n’insère son projet dans une aucune vision de l’Histoire ni aucune eschatologie, sinon de maintenir l’élite en place et éviter toute révolution. Les religions sont même étrangement absentes, le propos restant très politique : s’il s’agit de créer des mythes pour unifier la société, jamais une religion d’État n’est évoquée, comme si on avait voulu éviter tout problème…

Les personnes citées par le texte

Voici la liste non-exhaustive (mais on en est sûrement pas loin), des individus cités comme exemples dans le texte (par ordre d’apparitions) :

  • Malinowski (sans le prénom Bronislaw)
  • Gustave Le Bon
  • Georges Sorel
  • Gaetano Mosca
  • Vilfredo Pareto
  • Max Weber (Wirtschaft und Gesellschaft)
  • Karl Pearson
  • Wilfred Trotter
  • Platon
  • Robert Michels
  • Joseph de Maistre
  • Etienne Clémentel (déclaré père spirituel du collectivisme oligarchique)
  • Thomas More
  • Edward Bernays
  • Werner Sombart
  • Charles Kay Ogden
  • Charles-Henry de Saint-Simon
  • Adolph Wagner
  • Robert Owen
  • Lénine
  • Friedrich Ratzel
  • Rudolf Kjellén
  • Halford J. Mackinder [p. 270]
  • Darwin [p. 276]
  • Janos Lajos Neumann [p. 279]
  • Oscar Morgenstein10 et Neumann [p. 280]

De tous ces individus, ce sont bien Gustave Le Bon, Georges Sorel, Wilfred Trotter et Platon qui dominent le début du texte quand la deuxième est placée sous les auspices de Charles-Henry de Saint-Simon, et surtout Werner Sombart et l’école historique allemande.

On notera les très longues citations de Platon et de Werner Sombart, qui donnent l’impression d’un travail inachevé, puisqu’elles ne sont pas commentées et cassent le propos (exactement comme la lecture du livre dans le roman 1984 casse la progression de l’histoire).

Les grands absents de ce texte : sont des références à l’histoire de l’Empire romain, Thomas Hobbes, Carl Schmitt. On s’attendrait tout de même qu’une pensée autoritaire et si machiavélique se situe par rapport au génie allemand et si l’idée que « [l]a force d[u collectivisme oligarchique est d’]avoir toujours plus [de têtes] que l’on pourrait en couper » [p. 218],11 cela mériterait tout de même un débat avec l’Allemand. Mais le plus grand absent de ses références est surtout Edouard Boulard lui-même, ce qui est étonnant pour quelqu’un qui aurait voulu s’en inspirer et en serait redevable !

Il faut noter que le socialiste français de la fin du XIXème siècle n’a pas écrit sa théorie en 189412, sinon qu’en 1894 en paraissait déjà la 15ème édition.13 Boulard est lui-même franc-maçon comme en atteste un de ces livres qui s’appelle Un toast maç.∴ édité en 1874, mais épuisé en 1894. Pour ce que j’ai compris de Boulard lors des rapides lectures que j’en ai fait, celui-ci s’inspirait assez fortement de Spinoza (ce qui est totalement absent du texte de Goldstein) et sa doctrine était révolutionnaire (là où Goldstein est ouvertement conservateur).

Le collectivisme oligarchique

C’est un machiavélisme au service non d’un prince mais d’un classe sociale dite “élite”, sans que Goldstein dise qui sont les dirigeants de cette élite, ni les instances au centre du centre. On trouve deux passages qui le décrivent assez :

Les méthodes et outils de gouvernance du collectivisme oligarchique offrent une grande latitude de manœuvre à l’expert économiste, puisque, de fait, ils incluent l’interventionnisme et la planification économique, et, surtout, ils trouvent tous leur origine dans l’école historique et économique allemande – c’est-à-dire à l’extrême opposé des école autrichienne et de Manchester. (…) Le collectiviste oligarchique ne se cherche pas d’origine dans une quelconque doctrine politique. Cependant, il reprend à son compte les méthodes du socialisme, et les idées des théoriciens qui ont été citées jusqu’ici dans cet essai, en sus de celle d’autres penseurs, historiens et théoriciens de la politique et de l’économie tels que Louis Blanc, Henry George (sur la propriété foncière) et d’autres encore. Dans sa forme, il ressemble beaucoup au socialisme d’État dont les origines doivent être trouvées dans les pensées de Hegel, de Carlyle, et surtout dans celles d’[Adolph] Wagner et de Karl Rodbertus, et tel que le décrit Halévy. [p. 233]

Le fil conducteur du système qui est exposé ici est, pour une part, le socialisme d’État et l’école économique allemande inspirée du saint-simonisme, et pour l’autre le despotisme éclairé de Catherine II de Russie et Frédéric II de Prusse, sans la monarchie bien sûr. [p. 236]

Rapide comparaison avec 1984

Si le texte est l’œuvre d’un groupe qui a apprécié et bien étudié 1984, et notamment les passages qui citent les premier et troisième chapitres du livre, dès le chapitre IX de la deuxième partie, il est normal qu’on retrouve de nombreux éléments présents dans le roman. En revanche, les trois slogans « l’ignorance, c’est la force », « qui contrôle le présent contrôle le passé / qui contrôle le passé contrôle le futur », « la liberté, c’est l’esclavage » et « la guerre, c’est la paix », s’ils sont présents sous les titres des parties, ne sont jamais explicités ni exploités dans le texte. De même, les huit pages sur le langage, chez Goldstein, semblent aller moins loin que 1984 lui-même.

Page 268, le texte fait un éloge de la guerre à la Sombart (cf. le héros contre le marchand, de 1915) mais il n’y a pas chez J.B.E. Goldstein de théorisation de la nécessité de la guerre permanente comme chez Orwell, avec cette idée d’alliance deux contre un changeant sans cesse pour que personne ne gagne et que les peuples soient toujours sous tension. On peut en inférer la nécessité de ce système d’alliances mais si le texte est vrai, Orwell aura été plus loin que Goldstein. Dans la quatrième partie, J.B.E. Goldstein ne dit pas qu’il faut que l’ordre mondial soit divisé en trois ou quatre ou que c’est déjà le cas dans les faits bien que les peuples ne s’en rendent pas compte, mais que, naturellement, parce que leurs conditions économiques vont les pousser de manière spontanée à étendre leur Lebensraum et à créer trois grands empires. Il ne s’agit même pas de civilisations étrangères les unes aux autres, comme dans la “prophétie” (que d’autres s’attachent à réaliser) huntigtonienne qui se fonde sur des différences ethnico-religieuses, mais trois empires positivistes, socialistes. Cependant, ces trois empires ne sont pas forcément en guerre chez J.B.E. Goldstein, contrairement à la dystopie orwellienne, dans laquelle Emmanuel Goldstein explique en quoi la guerre permanente14 – via des systèmes faussement différents – au service d’une hyperclasse mondiale ou cosmopolite, mais surtout des guerres peu mortifères et confinées aux frontières qui alimentent une économie keynésienne et assurent au final un certain équilibre des forces  :

Si, dans les années à venir, la population mondiale continue d’augmenter, (…) notre civilisation entrera dans une période de tensions diplomatiques perpétuelles et des guerres chroniques et les élites de tous les pays, y compris les plus avantagés en ressources se retrouveront obligés d’imposer aux masses des doctrines politiques socialiste, national-socialiste et communiste, y compris les États-Unis. La démocratie économique libérale est appelée à disparaître car, sitôt cherchera-t-elle l’autarcie, sitôt imposera-t-elle à la masse des restrictions qui devront être justifiées par une doctrine collectiviste et par de nouveaux mythes [p. 277].

 

Quelques extraits

Bien que j’aie de forts doutes sur l’authenticité de ce texte – assez pour que je ne m’en serve pas dans des travaux universitaires –, il contient tout de même quelques passages notables pour eux-mêmes et indépendamment de toute autre considération. En effet, comme pour d’autres faux avérés, il est toujours intéressant de se pencher sur le fond du texte en oubliant la question de l’auteur, et toute ressemblance avec un monde que nous connaissons ne serait pas fortuit, le fait que ce soit un canular ou une œuvre secrète n’y changeant rien.

Sur l’élite que l’État moderne fait vivre et qui joue surtout un rôle politique (actif ou de réserve) :

Nous avons parlé d’« élites » au pluriel, car il faut distinguer l’élite dirigeante qui gouverne de l’élite passive qui ne gouverne pas. L’élite qui ne gouverne pas, que l’on rencontre dans de nombreuses branches de l’activité humaine – depuis les arts aux sciences, en passant par des activités plus abstraites telles que le jeu d’échecs – n’exerce aucune influence appréciable sur les affaires politiques, ni même sur la culture dont elle peut pourtant être un acteur important. [p. 81]

Cette élite passive me fait surtout penser aux artistes contemporains qui n’intéressent personne, à certaines branches pseudo-universitaires auxquelles presque personne ne croit sinon les fanatiques qui les alimentent, bref toute une tourbe de fonctionnaires directs ou indirects, dont on comprend le rôle lorsque la République a besoin d’eux, et que ces agents dormant du Pouvoir, ces zombies ignorés, ces Golems deviennent des pétitionneurs, des agitateurs, des occupants, des zadistes, le dernier rempart de la civilisation, bref, tous ces gens dont Philippe Muray s’est moqué avec talent dans Festivus Festivus et d’autres de ses textes, et dont on sous-estime trop souvent le rôle politique qu’ils jouent.

Ici on touche à quelque chose de plus trouble et que ne peuvent comprendre que ceux qui entendent à quoi servent les attentats et le contrôle généralisé de la population qu’ils permettent, les réseaux pédophiles dont les procès n’aboutissent jamais (ou dans lesquels on accuse toujours un prédateur isolé à la Marc Dutroux), bref, toute la saleté du monde derrière les rideaux de la scène de théâtre :

Cette élite, pleinement consciente du risque de la dissidence qui peut se produire – à un moment ou à un autre, et par des raisons qu’il est impossible d’anticiper – dans les esprits des individus les plus (ou les moins) orthodoxes, veut s’assurer qu’il ne puisse exister. C’est pourquoi elle établit une condition additionnelle à l’entrée dans l’élite, qui consiste en une compromission du candidat, peu importe sa nature, puisque, après tout, plus grave elle sera, et mieux elle dissuadera le futur membre de l’élite de se révolter plus tard. Cette compromission ne doit être connue que de quelques membres de l’élite, et de ses agents qu’elle a chargés d’en exploiter ou d’en organiser la nature. La diversité des compromissions est aussi vaste que ce que la justice de droit commun compte de délits, et, mieux encore, que ce que l’opinion de la société compte de fautes morales. L’enquête de moralité qui précède l’admission d’un candidat au sein de l’élite comprend la recherche de ses éventuels vices ; ou mieux, la collecte de ses éventuelles fautes dont il est possible d’obtenir des preuves matérielles ou des témoignages dont on ne peut douter, ou que l’on peut facilement faire passer pour vrais. Ce premier moyen de pression doit servir à convaincre le candidat de se compromettre d’autres fois encore et de diverses manières, afin de collecter un choix de diverses gravités de compromissions tout au long de sa vie de membre de l’élite. Les preuves de ces compromissions, qui doivent être aussi nombreuses que possibles pour être indiscutables, sont réunies dans des dossiers qui deviennent aussitôt les plus grands secrets de la Nation, et les mieux gardés [p. 83-84].

Le rôle des syndicats et des gens que la police retourne pour les faire servir le Système :

La meilleure défense contre le danger [de révolution intérieure] est d’inclure dans l’élite les leaders de chaque organisation se présentant comme un contre-pouvoir virtuel, et d’associer à cette offre quelques privilèges extraordinaires traditionnellement réservés à l’élite dirigeante. C’est là une manière aussi simple qu’efficace de les compromettre, ou de presque tous les compromettre ; car, toujours quelques-uns y résistent. Ayant accédé à un pouvoir et à quelques privilèges au sein de leur organisation, ces leaders ont déjà acquis une tournure d’esprit qui les rend réceptifs à la compromission en échange de quelques privilèges supplémentaires, et aussi d’une aide gouvernementale discrète à éternellement conserver leurs positions. Ceux qui s’en offusquent et refusent se placent de facto dans la situation d’un ennemi de l’élite dirigeante, et ils doivent, en même temps, prendre conscience du risque d’échec que leur fait courir cette décision. Car l’élite dirigeante utilisera tous ses pouvoirs et toutes ses administrations pour les affaiblir et les discréditer, y compris auprès de ceux qui les ont suivis jusque-là, dans l’espoir de les remplacer par un nouveau leader corruptible cette fois. L’élite redoute donc par-dessus tout l’opposant qui se montre capable des plus grandes intégrité et bravoure, puisque ces deux qualités engendrent, en sus, le charisme ; sa première priorité est de faire disparaître de tels hommes d’une manière ou d’une autre, par le discrédit le plus souvent [p. 121].

Le rôle du secret, des alcôves de la république et des sociétés secrètes, cette aristocratie cachée qui a coupé la tête du roi pour recréer sa propre aristocratie obscure et avilie, et qui lutte contre le catholicisme pour recréer sa propre religion syncrétique et anti-catholique :

Le Parti central d’un système de gouvernance collectiviste oligarchique ne peut garantir le maintien de la structure de la société que lorsqu’il se présente sous la forme d’une organisation secrète :

[…]3° dont l’intégrité de chaque membre est de chaque cadre est garantie : la culture d’un esprit de corps ; une organisation très hiérarchisée ; un système d’accès à des degrés de connaissances secrètes réglées par le mérite ; l’intelligence et la ruse ; une connaissance des identités, statuts économiques et sociaux actuels et passés, et antécédents des amis, relations et membres de la famille ; […] [p. 127]

Pour qui a compris à quoi servent certains ministres ou la fausseté de la démocratie (quand les dirigeants n’organisent pas des référendums pour mieux ne pas respecter leur réponse) :

Le leader doit être entouré d’un aréopage de ministres et de conseillers qui seront tenus pour responsables des erreurs qu’il pourra faire, puis remplacés par des nouveaux et ainsi de suite. De même que le ministre saura trouver et congédier le secrétaire qui l’aura « égaré » dans son jugement.

Le système de gouvernance du collectivisme oligarchique désigne secrètement qui sera le prochain leader ; et, pour s’assurer que les électeurs le choisissent, il favorise tout aussi secrètement les popularités auprès des masses de membres de l’élite moins capables que lui. L’élu et ses concurrents seront ainsi propulsés au-devant de la scène politique, afin que la masse des classes moyenne et inférieure ne voient qu’eux et personne d’autre, et soient naturellement amenée à devoir faire un choix [p. 146].

Le pouvoir de la presse, une évidence, sinon des gens fortunés n’investiraient pas des millions dans des entreprises qui perdent de l’argent et l’Etat (français au moins) ne viendrait pas subventionner une presse que peu de monde croit encore :

La presse a le pouvoir de transformer, du jour au lendemain, n’importe quel inconnu même lorsqu’il est un incapable et un crétin, en une célébrité populaire et adulée. La presse, si elle le veut, peut même faire exister dans l’esprit de tous les individus de la société, le même jour et partout, une idée, une chose, un individu ou un événement qui n’existe pas [p. 185].

Une idée que j’ai trouvé intéressante et qui aurait mérité une confrontation entre un modèle pyramidal oligarchique public (catholique) ou secret (franc-maçon) contre l’idée d’autocratie :

Ce système risquerait de s’effondrer sur lui-même, si chaque membre de l’élite, faisant sienne la raison d’État, pouvait ainsi acquérir tout ce qu’il désire. Quelques-uns pourraient imaginer des conspirations pour prendre le pouvoir dans le pays pour eux seuls. D’autres pourraient devenir assez puissants pour influencer l’économie selon leurs intérêts personnels ou leurs caprices. Ce genre de dégénérescence se produirait inévitablement, puis, par le fait de l’émulation, il se reproduirait en grands nombres de fois, et mènerait ainsi le pays vers le chaos. Mais le collectivisme oligarchique n’est pas une monarchie dont l’existence ne tient qu’à une tête ; c’est sa force d’en avoir toujours plus que l’on pourrait en couper [p. 218].

Voici tout ça en vrac, et j’ai renoncé à en faire une recension complète et suivie du livre à partir du moment où j’ai estimé qu’il ne pouvait pas être un vrai trésor retrouvé par hasard en 2012.

(Note personnelle aux faussaires : bien joué, bien réalisé, mais j’estime que pour tout le temps consacré ici et lors de ma lecture, vous me devez une bouteille de champagne, que je boirais volontiers avec vous, en saluant votre effort !)

Photo d’entête : “Paolo” par David Calvet.

Notes

  1. Que Polanyi cite très souvent, cf. « Karl Polanyi et H.G. Wells ».
  2. Comme chez Shakespeare, et notamment dans Hamlet, n’y a-t-il pas du théâtre dans le théâtre, du faux dans le faux qui indique que tout est vrai, comme moins plus moins égale plus ?
  3. J’en ai toutefois relevé une bonne dizaine encore.
  4. Sic !
  5. Si cette assertion est basée sur la seule dédicace, c’est beaucoup d’extrapolations sur pas grand-chose et on verra que Boulard n’est jamais cité dans le texte.
  6. Dans 1984, Goldstein est très ressemblant au vrai nom de Trotski, Bronstein. Seulement 1984 va beaucoup plus loin que La ferme des animaux où il s’agissait de parler de l’URSS seule et on a souvent le tort de trop lire le deuxième à la lumière du premier. Et si Big Brother, Grand Frère, semble une allusion à peine voilée à la franc-maçonnerie, vu que Goldstein est un agent du Système, tout comme les différents régimes politiques – capitalisme, communisme, national-socialisme, etc. – ne sont que différentes facettes d’un même régime de domination par une grande hyperclasse mondiale élitiste, il y a bien une forme de dénonciation d’une organisation oligarchique judéo-maçonnique (un post-complot puisque le Système s’est imposé mondialement dans les années 1950 ou 1960 dans le roman) où le juif et son frère goy marchent main dans la main.
  7. Je choisis le pluriel car je ne vois pas un même individu faire un canular de 334 pages.
  8. Dans la suite, je dirais Goldstein et parlerait au singulier, mais il semble plutôt que ce soit le pseudonyme d’auteur collectif.
  9. Antonio Gramsci, communiste italien dont la théorie de l’« hégémonie culturelle » est relativement proche des idées des Protocoles ou de Goldstein, mort en 1937 ne pouvait probablement pas être connu en 1940.
  10. Sic !
  11. Contrairement à une monarchie ou à un Führer charismatique.  Il écarte cette possibilité dans la partie IV. « La métamorphose du leader », soulignant les dangers d’une autocratie.
  12. Comme le dit la vidéo, voulant nous laisser entendre qu’en vertu de la similarité des chiffres, comme en gematria, on aurait une correspondance entre les trois œuvres. De plus 1894 ce n’est pas cent ans avant 1984 mais 90 ans…
  13. Il y a sur Gallica une version complète de 1888 de 158 pages de La théorie et pratique du collectivisme intégral-révolutionnaire et une version de 1901, qui s’appelle Intégralisme, quasiment identique aux versions précédentes et qui reprend les trois études (parties) qui composent l’œuvre totale, plus une étude composée de critiques et réponses.
  14. Qui remplace l’idée de « révolution permanente » nécessaire à l’avénement d’un régime populaire chez Trotski.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *