J’ai sous la main The Open Society and its Ennemies, vol. 1 : “the Spell of Plato”, de Karl Popper. Dans sa note de l’introduction, l’Autrichien exilé longtemps dans le monde anglo-saxon, dit s’être inspiré de Henri Bergson à qui il aurait repris la notion d’« ouvert », mais sans théoriser explicitement   la paire d’opposés “clos”  / “ouvert”.

Popper dit bien, cependant, que l’usage qu’il fait de l’“ouvert” connaît des “considerable differences” avec l’usage du Français dans Les deux sources de la morale et de la religion.

Or, il y a aussi, et déjà, les notions de “clos” et d’ “ouvert” chez Max Weber depuis la publication de Wirtschaft und Gesellschaft, chap. 1, §10. “Offene und geschlossene Beziehungen”. Qui elle-même s’inscrivent dans la filiation de l’opposition “Gemeinschaft” / “Gesellschaft” de Tönnies. A y regarder de plus près, plutôt qu’une filiation tout de même très forcée avec le philosophe phraseur-compilateur français, c’eût dû être dans cette tradition germanophone que Popper aurait dû s’inscrire.

Se peut-il que Popper se soit trompé en ayant des réminiscences de ses lectures de sociologie germanophone lorsqu’il a choisi cette opposition pour nommer son livre dans les années 1940, mais, abusé par une lecture plus récente des Deux sources… parues en 1932, il se soit référé à Bergson ? Se peut-il qu’il ait menti (mais pourquoi ?) ou qu’il ait eu intérêt à ne pas évoquer Weber dans ses textes ? Weber est cité quelques fois dans The Open Society… et The Poverty of Historicism, mais uniquement les textes épistémologiques publiés en 1922. Comme Polanyi jusqu’à fin 1946 début 1947, Popper ne semble pas connaître Wirtschaft und Gesellschaft

Pour sa part, de ce que j’en ai lu, et loin d’être bon connaisseur de Henri Bergson, il ne semble pas que le Français se soit lui-même inspiré de la sociologie germanophone pour son opposition conceptuelle. De sorte que je ne pense pas qu’on puisse trouver indirectement du Weber chez Popper par le truchement de Bergson.

Dans aucun des livres que j’ai chez dans ma bibliothèque1, il n’est écrit que Bergson, lui aussi juif converti comme Karl Polanyi et son frère, la famille de Karl Popper ou Karl Mannheim, ne mène à Max Weber, sinon aux non-chrétiens Georg Simmel et Albert Einstein pour les germanophones et aux non-chrétiens Emile Durkheim et Lucien Lévy-Bruhl.

Jean-François Revel, avec le talent de plume qu’on lui connaît, fait de Henri Bergson un compilateur douée pour l’écriture (Bergson n’a-t-il pas gagné le prix Nobel de littérature en 1927 ?), mais sons véritable originalité :

Bergson ne se distingue que par un plus grand talent d’exposition, et non par les conceptions fondamentales, des philosophes français du XIXème siècle (…). Entre eux et lui, il existe, pour employer une expression qui lui est chère, une différence, non de nature, mais seulement de degré : il paraît tout révolutionner, mais ne s’attaque, en fait, qu’à d’inoffensifs psychologues, et couronne Bachelier, Boutroux, etc. Spiritualisme, « dépassement » de la science, contingentisme, tout cela vient d’eux. Il est leur géant, leur apothéose, il est eux-mêmes : en plus fort, en plus gros, mais il est composé des mêmes ingrédients.

Pourquoi la philosophie ?, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, éd. revue et augmentée, p. 64.

Mais là encore rien sur Max Weber. 

La double question est donc : est-ce qu’on peut tout de même retrouver un emprunt à Tönnies / Weber, même s’il n’est pas évoqué, chez Bergson ? Il y aurait alors un escamotage. Mais pourquoi ? Faudrait-il aller en chercher la raison, en étudiant les soubassements religieux de Bergson, c’est-à-dire Bergson comme marrane2, qui ferait une sorte de synthèse des philosophes Français non-juifs pour les supplanter et ensuite ne dialoguer qu’avec des penseurs Français juifs, dans une logique communautaire ? Ou faut-il encore chercher prendre en considération des positionnements nationaux, c’est-à-dire voir Bergson comme philosophe Français qui ne s’intéresse qu’au champ philosophique francophone et néglige de considérer la sociologie allemande (mais pas la science du germanophone Albert Einstein3) ? Il faudrait être spécialiste de Bergson et sans doute plus courageux qu’un universitaire français, c’est-à-dire aller de la surphrase académique glosant sur le phraseur Bergson, pour aborder pleinement ces questions de manière approfondie.

En attendant, peut-être simplement que Karl Popper ne connaissait pas Wirtschaft und Gesellschaft et ne pouvait imaginer que Bergson aurait pris cette distinction à Tönnies/Weber en la ‘repackageant’ sans rien dire de la provenance de ses idées…

De leur côté je n’ai pas trouvé non plus, dans les Untersuchungen… [1883] de Carl Menger, une paire de concepts qui ressemblerait à ce couple de notions, pas plus que chez Friedrich Hayek, héritier intellectuel de Menger et ami (et casi-disciple) de Karl Popper. Quand Hayek parle de la « Grande Société » (synonyme de la « société ouverte » poppérienne), il cite les Lumières écossaises et utilise l’opposition conceptuelle entre les termes grecs Taxis / Kosmos, mais n’évoque pas une seule fois ni Tönnie ni Weber.

La question reste ouverte, de savoir pourquoi Karl Popper n’a pas utilisé la distinction wébérienne, donc, plutôt que celle de Bergson, qui convient moins bien à son propos. Et s’il ne connaissait pas cette distinction en 19454 pourquoi n’a-t-il pas amendé son texte de 1945 après coup, reliant sa pensée à celle de son milieu intellectuel d’origine.

En tout cas, pour moi, si Karl Popper et Max Weber font tous deux partie des penseurs dont les concepts forment le paradigme vétérautrichien, c’est bien à partir de Max Weber et non de Henri Bergson que la paire d’opposés “clos” / “ouvert” sera étudiée et intégrée au paradigme.

Notes

  1. Bergson [1959] de Vladimir Jankélévitch, Bergson et le Christ des Evangiles [1962] de Henri Gouhier, Le bergsonisme [1966] de Gilles Deleuze, Le vocabulaire de Bergson [2000] de Frédéric Worms et une petite analyse des Deux sources… deA. Bouaniche, F. Keck et F. Worms parue chez Ellipses en 2004
  2. Il y aurait beaucoup à dire sur la proximité de Bergson avec la Kabbale, et à discuter longuement sur la véracité et l’authenticité de son catholicisme affiché, comme chez Karl Polanyi d’ailleurs, pour le christianisme non-catholique mais assez mal défini.
  3. Qui lui-même doit beaucoup à Henri Poincaré, cf. Jean Hladik, Comment le jeune et ambitieux Einstein s’est approprié la Relativité restreinte de Poincaré (Ellipses, 2004), Jules Leveugle, La Relativité, Poincaré et Einstein, Planck, Hilbert : Histoire véridique de la Théorie de la Relativité Broché (2004) ou Christopher Jon Bjerkness, Albert Einstein: The Incorrigible Plagiarist (2002)
  4. Rappelons que Wirtschaft und Gesellschaft n’est traduit en anglais qu’en 1947, et que, si Popper lit l’allemand, le texte wébérien n’a d’influence dans le champ sociologique anglophone qu’à partir de la fin des années 1940.

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