Intéressé par le personnage de la mère de Karl et Michael Polanyi, Cecil Pollacsek (née Wohl)1, et comme elle présente des traits de caractères que je trouve assez étranges étant donné que sa propre famille vient des milieux hassidiques de Vilnius, je m’intéresse à Jakób Frank afin de savoir s’il n’y aurait pas un lien entre elle et le frankisme. Complétant ma lecture du Du frankisme au jacobinisme. Moses Dobruška alias Franz Thomas von Schönfeld alias Junius Frey [1981] de Gershom Scholem2, je me suis aventuré à lire un roman sur ce “messie” juif du XVIIIème siècle.

Autant j’avais été assez sur ma faim avec l’universitaire juif Scholem, qui me semble ne pas dire tout ce qu’il sait ou ne pas vouloir aborder certaines questions3, autant dire sans ambages que le roman de la Polonaise4 est mauvais. Certes, il se lit, quoiqu’il soit d’une longueur épouvantable avec au moins les deux-cents premières pages (sur plus de mille) d’une inutilité manifeste. Du moins inutile pour le lecteur. En effet, Tokarczuk joue sur l’aspect grandiose de son sujet pour promettre à son lecteur un livre palpitant et dense. La taille de l’ouvrage crée ainsi le sentiment que le sujet a été traité sérieusement, outre le fait que la couverture vous promet de vous promener « à travers sept frontières, cinq langues et trois grandes religions ». Or, qu’a fait la romancière ? Elle s’est un peu documentée et a restitué tout ce qu’elle avait lu sur son sujet en tâchant de le rendre plus vivant. Clairement, nous avons là deux-cents pages de broderie lassante comme une longue introduction superflue, puis huit cent pages de Wikipedia humanisé, où les personnages sont vêtus, mangent, font l’amour, meurent, rient ou ont froid. Prenant un sujet tellement important, la dame ne pouvait pas produire du rien, même si elle a frôlé cette prouesse. Elle m’a fait penser à tous ces mauvais écrivains qui, n’ayant pas de talent, choisissent de situer leur histoire navrante et ennuyeuse durant la Seconde Guerre Mondiale, pour profiter de l’aura de la période historique, et forcer le lecteur à aimer dès lors que la moindre critique sur un ouvrage qui tente de vous soutirer des larmes obligatoires sur la tragédie des années 1940, ferait de vous un complice de Hitler, voire pire.

Durant toute ma lecture, pour la taille de l’ouvrage, le sujet et l’aire géographique concernée, je n’ai pu m’empêcher de comparer ce pavé médiocre avec Les Frères Karamazov ou les Possédés de Dostoïevski. Et face à la comparaison, la Polonaise fait pâle figure. Contrairement au Russe qui avait compris le sens de l’essor du matérialisme ou les tenants et les aboutissants d’un procès pour hérésie, je suppose qu’Olga Tokarczuk n’est pas juive ni chrétienne et n’a pas compris pleinement son sujet. Elle sait lire et nous restitue donc des images de scènes d’orgie, un procès théologique entre Talmudistes et anti-Talmudistes (ou « vrais croyants ») ou des rites et des croyances qu’elle a trouvé dans sa documentation, mais la pauvre semble totalement dépassée par la profondeur du sujet, qu’elle ne pénètre jamais. Au siècle de l’image triomphante et du pullulement des idiots visuels qui ont des yeux mais n’ont plus de mots pour comprendre ce qu’ils voient, le livre d’Olga n’a pas de souffle. Le Russe nous plongeait dans des considérations théologiques qu’il maitrisait, au risque de paraître parfois un peu long pour le lecteur cherchant de l’action, et il en percevait les conséquences politiques et philosophiques. Les mots creux d’Olga nous promènent à défaut de nous divertir. Elle nomme donc les choses, elle décrit les actions mais ne les rend pas pleinement intelligibles. Pourquoi est-ce si important pour Jakób de se convertir au christianisme ? Pourquoi le messie doit-il coucher avec tout ce qui se bouge autour de lui et avoir un rapport incestueux avec sa fille ? Qu’est cette secte en ce siècle des Lumières et qu’est-ce que la rédemption par le péché ? Wikipedia ne devait pas l’expliquer assez bien pour qu’elle le comprenne ; alors elle invente un personnage dont l’esprit flotte, mais qui, même après la mort, n’est pas capable de nous éclairer. Du cinéma avec des mots et toute sa longue superficialité.

De même, la plupart des actions importantes ne sont pas décrites dans le roman, malgré sa taille, un peu comme une pièce de théâtre où les actions sont rapportées par un témoin, faute de pouvoir les monter sur scène. Ainsi Jakob disparaît un moment à Varsovie. Qu’y fait-il ? Qui rencontre-t-il ? Mystère. Pendant ce temps nous suivons l’attente des fidèles. De manière générale, Tokarczuk évite toute prise de décision, toute prise de risque face à son sujet et élude les points épineux en toute lâcheté. Par exemple, elle fait se demander aux uns et aux autres d’où vient l’argent qui alimente de temps en temps la communauté créée autour du troisième messie ; elle n’y apportera aucun élément de réponse là où la liberté de la fiction le lui permettait. Elle narre comment le souffle (le Ruah ha-Kodesh, p. 785)5 descend en Jakób, et le présente donc comme, à défaut d’être le messie, un être doué de facultés exceptionnelles. Pourquoi s’avère-t-il un vieux pervers dépassé à la fin de sa vie ? Pourquoi meurt-il ? Et était-il le messie ? Tokarczuk n’en sait rien. Était-il un escroc et avait-il des appuis cachés dans certaines sociétés secrètes ou de réseaux juifs ? Tokarczuk n’en sait pas plus et plutôt que de se poser la question, préfère décrire les robes de Chana (la femme de Frank) ou Ewa (la fille et messie de rechange – la Shekkina ?), secteur sur lequel elle semble plus apte à gloser. Même si elle n’a pas d’idée sur la question et ne pourrait en avoir, elle aurait pu diviser son récit en deux points de vue, mettons d’un côté un adepte de Frank (ce qu’elle fait avec Nahman Samuel Ben Levi, dont on lit quelques extraits des « Reliquats ») et de l’autre un infiltré talmudiste qui instruirait à charge contre Frank et aurait servi à l’auteur de support pour tous ses doutes. C’eût été bien plus utile que le personnage d’Antoni Mowlida inventé pour les besoins de la cause et qu’elle abandonne en cours de chemin, faute, là encore, d’avoir su lui donner de l’épaisseur.

Enfin, s’étant choisie une cible énorme, elle ne pouvait pas la rater, mais que c’est loin du mille de la créativité, de la compréhension et même du style, tant le français traduit est pauvre et doit refléter un polonais qu’on n’imagine guère plus flamboyant. Même les illustrations qui, comme la taille du livre, font genre et sont jolies, n’apportent rien, qui ne sont pas expliquées ; il eût été poli et plus judicieux de faire de ses éléments décoratifs des éléments de compréhension.

M’ennuyant un moment, lassé de n’être qu’à la page 500 environ et d’avoir un comte-à-rebours bien lent jusqu’à ma libération, je me suis permis un moment de lire les premières pages de The Mixed Multitude: Jacob Frank and the Frankist Movement, 1755-1816 [2011] de Pawel Maciejko. En quelques pages, j’avais appris bien plus sur le sujet que la balade superficielle d’une drôlesse qui vous fait perdre un temps précieux avec un sujet dont elle n’était véritablement pas à la hauteur. J’ai lu jusqu’au bout ce bouquin comme un chemin de croix : que Jakób s’en souvienne s’il était le messie et m’attend à ma mort…

Notes

  1. Cf. aussi « Une photo du salon de Cecil Pollacsek en 1903 »
  2. Et avant d’en entreprendre d’autres avec les textes du catholique Pierre Hillard.
  3. Et aussi est-ce pourquoi je me tourne vers des auteurs catholiques pour compléter l’approche des écrivains de la communauté concernée.
  4. Pourtant primé dans son pays du prix Nike en 2015 et sélectionné pour le prix Femina en 2018 à l’occasion de sa traduction et de sa publication aux éditions Noir sur blanc.
  5. Le livre est numéroté à l’envers, comme dans un livre en hébreu, histoire de se donner un genre pseudo-avant-gardiste éculé depuis les années 1970. Nous en sommes donc page 785, au tiers.

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